Rencontre avec Chloé Léonil, réalisatrice de la série Ultra Loin

Chloé Léonil est une jeune réalisatrice française de 29 ans. Diplomée de l’INSAS Bruxelles en 2017. Elle co-écrit le film Les Intranquilles de Joachim Lafosse. En 2022 elle s’intéresse à la série et réalise la série Ultra Loin. La série met en scène une collocation de dix jeunes d’Outre-mer. Ils ne se connaissent pas, certains viennent étudier, d’autres arrivent pour travailler. Au fur et à mesure une complicité va naître. Nous revenons avec elle sur cette première télévisée et  l’importance de ce type de cette série dans le paysage audiovisuel français.

D’où vous est venu l’idée de faire cette série ?

Le concept de base ne vient pas de moi, c’est l’idée de David Ponchelet de la Première. J’ai simplement répondu à un appel a projet lancé par France Télévision. Ils avaient déjà le canva de base avec la collocation.

L’idée de la collocation vous a été imposé mais pourquoi le choix du mockumentaire ?

Le « mockumentaire » nous permettait d’accepter les accidents. Nous savions qu’on ne pouvait pas aller vers un esthétisme bien travaillé par manque de temps et de moyens. Le mockumentaire permettait d’avoir une machinerie beaucoup plus légère et donc cela nous permettait de faire des économies. Au niveau de l’écriture ça nous a également beaucoup aidés. Cela permet d’avoir un ressort comique assez immédiat, la structure assez contraignante du « mockumentaire » permet également de structurer le projet plus facilement. Avoir ces contraintes nous laissait la place pour écrire sans avoir à se poser 20 milles questions, ça oblige à aller dans certaines directions. Le principe des face-camera nous permet aussi de faire dire des choses que les personnages ne diraient jamais. On s’est beaucoup inspiré de The office avec Etienne Chedeville (co-scénariste) nous sommes vraiment fan. On s’est aussi beaucoup inspirés d’autres sitcoms comme Friends. L’idée c’était de faire marcher notre série un peu comme Friends avec la collocation.

Pourquoi avoir répondu à cet appel à projet ?

Je suis martiniquaise, mes parents sont martiniquais, mais je n’ai pas vécu en Martinique. Je n’ai pas vécu ce que l’on raconte dans la série mais en revanche j’ai beaucoup de cousins, de connaissances qui ont vécu cela et leurs histoires m’ont toujours intéressé. Souvent, ils avaient toujours un peu de mal à se lier avec des jeunes hexagonaux, c’était plus facile de se lier avec d’autres jeunes d’outre-mer, ou même d’autres jeunes originaires de pays africains. Je trouvais intéressant à réfléchir à ce qui se passe et quel lien peut se faire dans une expérience qui est similaire.

« C’est l’un des enjeux de la série mettre cette expérience en lumière. Finalement beaucoup de jeunes traversent cela mais peu de gens comprennent ce que ça implique d’être si loin de chez soi en étant soi-disant chez soi. »

Chloe Léonil

C’était important pour vous de raconter cette réalité ?

Oui, l’idée de base c’est de se demander ce qui se passe avec les ultra-marins en hexagone. De raconter cette histoire un peu étrange, d’être Français sans l’être complètement, de devoir toujours justifier de là d’où on vient. Il y a tout un imaginaire qui est associé, et même si ce n’est pas méchant ou du racisme pur, il y a beaucoup de maladresse autour. Au départ, on se dit que ça va mais au bout d’un moment on est tout le temps confronter aux mêmes idées un peu fermées. C’était très important d’en parler. Même sans être né en Martinique c’est quelque chose que je peux ressenti et avec lesquelles je vis aussi. C’est l’un des enjeux de la série mettre cette expérience en lumière. Finalement beaucoup de jeunes traversent cela mais peu de gens comprennent ce que ça implique d’être si loin de chez soi en étant soi-disant chez soi.

Il y a une certaine justesse dans la série notamment au niveau des dialogues. Comment l’avez vous atteinte ?

Nous avons donné une vraie liberté aux acteurs. Je ne suis pas née en Martinique mais j’ai quand même les codes à ce niveau-là. Mais pour les autres îles non, donc oui nous avons laissé une totale liberté aux comédiens. L’idée c’était d’avoir une collaboration avec les acteurs. Nous savions très bien que parfois en tant que réalisateur nous pouvons nous tromper. Les comédiens sont liés à ces départements d’outre-mer et ils ont pu infuser leurs références et leur façon de parler.

Oui, en effet, les acteurs viennent des régions des personnages qu’ils jouent. Pourquoi avoir fait ce choix, par souci de représentativité ?

Permettre aux acteurs ultra-marins d’avoir un espace de jeu, de les représenter est essentiel parce qu’ils n’ont pas tant d’occasions que ça. Par ailleurs, on voulait que nos personnages aient quelque chose à défendre. Ils nous fallait des gens qui soient à fond. Si tout le monde n’était pas à fond. Nous aurions pu flopper très facilement. Je ne sais pas si nous avons réussi totalement mais en tout cas ça a fonctionné. C’était important que tout le monde veuillent défendre le projet et son personnage. On avait une idée pour chacun des personnages et lors du casting nous avons réajuster en fonction de si finalement l’acteur que l’on choisissait venait d’un autre département.

Dans la série, il y a différent parcours de vie. Est-ce que un de ces parcours est inspiré par votre propre expérience personnelle ?

Il n’y a pas un parcours qui vient de nous spécifiquement. Après quand on écrit on s’inspire beaucoup de notre expérience. Il y a un peu de nous dans tous les personnages. Il n’y a pas un personnage où je peux dire que c’est moi ou que c’est Étienne, le co-scénariste. Quand nous avons commencé à écrire j’espérais déjà tourner avec Shékina ( Immanuelle Shékina Mangatalle-Carey). J’ai écrit pour elle et nous nous sommes inspiré de sa vie. Elle joue une fille qui veut devenir comédienne.

Il y a un point central dans la série avec l’histoire de Laura et son père. Pourquoi avoir intégré ce point qui n’est pas forcément un des enjeux visibles pour les jeunes d’outre-mer ?

C’est une thématique que j’aime bien en général, parler de la filiation, du rapport à son ainé, à la maternité et la paternité. Nous avons voulu donner à chaque personnage une histoire qui leur appartient en dehors du fait d’être ultra-marins. Ils ne devaient pas être des étendards de leur origine. L’histoire de Laura met en lumière la distance entre les départements et l’hexagone et les tensions que cela peut créer. Mine de rien quelqu’un qui veut fuir, qui ne veut pas assumer, peut mettre cet océan entre donc cette histoire participe un peu à notre sujet. Puis, cette fille qui ne connaît pas son père, qui espère qu’il soit super et en même temps qui lui en veut, car de toute évidence, il n’a pas été génial met en lien le rapport que peuvent avoir les départements d’outre-mer et l’hexagone. Il y a une histoire qui est compliquée voire sordide. Et en même temps c’est notre pays aussi. Ce rapport ambigu entre ressentiments, espoirs, fantasmes et peur, à travers la relation paternelle avec la filiation, nous pouvons le raconter. Laura l’exprime plus ou moins dans l’épisode 2. Globalement, le rapport à l’identité savoir d’où tu viens, englobe une des thématiques liées à notre sujet.

Cette thématique identitaire, est assez explicite dans la série à travers le travail de sociologie d’un des personnages, qui demande à ses colocataires ce qu’ils pensent de la France. Il y a un discours politique dans la série qui est assez clair à ce niveau.

Bien sûr, il y a un niveau politique. Avec Étienne (co-scénariste) nous pensons certaines choses. L’intérêt de la série chorale c’est de pouvoir défendre des points différents. Parfois prendre un point de vue plus extrême que le nôtre mais auquel on adhère a minima et que l’on peut défendre et un autre beaucoup plus éloigné. Le personnage d’Amingo sert vraiment à aborder l’aspect politique des choses.

Cette série elle a deux niveaux de lecture avec une compréhension ultra marine et hexagonale. Comment est-ce que vous géré ces deux niveaux d’interprétations dans l’écriture ?

Au départ, la série est destinée aux ultra-marins. On assume de faire des références que tout le monde ne saisira peut-être pas. Ça peut aussi rendre curieux. Étienne le co-scénariste n‘est pas d’origine d’outre-mer il est normand. Il a énormément lu sur le sujet. Je pense qu’il en sait beaucoup plus que moi maintenant, politiquement et socialement. Il a cet autre regard. Je pense que cela coexiste dans l’écriture. Toutefois, c’était important pour nous d’être parlant pour les ultra-marins sinon on aurait été dans l’échec.

Comment ce coté politique assumé du projet a été accueilli par France Télévisions ?

Pour être honnête cette série c’est un projet du pôle outre-mer de France Télévisions et donc nous avons plutôt eu affaire avec eux. Je sais pas s’il y a eu des frictions en interne. Concernant le pôle outre-mer, c’est leur première série et ils nous on fait confiance. C’est la première fois que je travaillais pour la télé et j’ai cru comprendre que ça se passait pas toujours aussi bien. Pour la saison 2, ils nous poussent à aller vers des choses encore plus politiques. Je crois que l’intérêt de cette série c’est de refléter la société, les façons de penser à un moment T et donc non pas de censure.

Vous parlez d’une saison 2, ça y c’est confirmé ?

Oui, il y aura une saison 2. Elle sera tournée en avril (2023) et diffusée sur la première fin septembre avec le même format et des nouveaux personnages.

Pour conclure cette interview, est-ce que vous avez une anecdote de tournage à nous partager ?

Dans l’épisode 3, lorsque les personnages vont au cimetière, ils chantent une chanson mais ce n’était pas écrit dans le scénario. J’avais écrit qu’il y avait de la musique mais ce chant non. Ce sont les comédiens eux-mêmes qui le matin m’ont écrit un message où ils me disaient qu’ils voulaient chanter. Ils ont tout fait eux-mêmes. Et moi de mon côté j’ai dit oui mais j’étais plus concentré sur ce qui se passait en plateau. Je ne savais pas dans quoi je m’engageais. Ils sont arrivés tout habillés de blanc. Quand ils chantaient j’ai eu une petite larme. Ils ont fait un cadeau, au projet et à moi aussi. Je pense que c’est le plus beau moment de la série. C’est assez formidable. Je trouve que ça raconte bien l’engagement des comédiens pour le projet.

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